Bourguiba : « Les habitudes, c’est dur à changer »

Dans un excellent reportage qui dresse un portrait nuancé de la vie des femmes tunisiennes en 1967, entre tradition et émancipation, le président Bourguiba donne un témoignage où il explique les raisons de son engagement pour cette cause:
« On est très sensible par le spectacle de l’injustice, de l’inégalité et des humiliations. C’est d’ailleurs ce qui m’a poussé dans ma carrière de combattant pour la liberté de mon pays.
Mais je me suis aperçu que, au-dessous, pour ainsi dire, dans une espèce d’étage inférieur de la société tunisienne; au côté des hommes qui étaient victimes du régime colonial, il y avait des femmes qui étaient victimes, au second degré, d’une situation épouvantable qui provient de vielles habitudes, de traditions, ayant un caractère sacré, un aspect religieux, qui a fait que les femmes elles-mêmes se résignaient, étaient résignées à leur sort.
Comment se fait-il que j’ai pu voir de si près cette situation? C’est parce que, étant le plus jeune de la famille, le plus jeune de mes frères, j’étais un peu complexé, je n’étais pas souvent avec les hommes parce que j’étais jeune. Alors, les jeunes, les gosses…bah les gosses sont à la maison, ils sont surtout avec les femmes, dans la cuisine, ils servent, ils rendent service.
Ce contact prolongé avec les femmes, ma mère, ma grand-mère, mes sœurs, les femmes…m’a montré à quel point elles étaient dans une position pénible. Je vous assure que ça m’a beaucoup touché.
Mais seulement, ayant grandi, je me suis rendu compte de la gravité de ce problème. (…) Il s’agit de s’attaquer à des mentalités, à des habitudes. Ce n’est pas une question de pauvreté, c’est une question de traditions, de mœurs, d’habitudes…Et les habitudes, c’est dur à enlever… »
Aujourd’hui, ces derniers mots sonnent comme une prédiction…
40 ans après que la femme tunisienne n’ait ôté son Sefsari (Voile tunisien traditionnel), nous la voyons qui se remet au voile. Seulement, si la tunisienne des années 60 s’est séparée de son voile, parfois même sans l’approbation de son mari, de son père ou de son frère, c’était pour affirmer son émancipation du statut d’être inférieur, qui était là juste pour servir son mari et son foyer, à celui de femme qui s’éduque, qui travaille et qui subvient aux besoins du foyer, au même titre que l’homme.
Aujourd’hui, la femme tunisienne, souvent avec l’approbation- ou la pression de son mari, de son père, de son frère, remet son voile pour rechercher une identité, par sentiment d’appartenance, ou pour éprouver sa foi. Elle est aussi de plus en plus éduquée et active. Le président Bourguiba ne croyait alors pas si bien dire quand il affirmait que les habitudes seraient dures à enlever…
Si Bourguiba avait réussi à l’époque à convaincre les tunisiennes de se dévoiler, c’était en arrivant à se substituer au Chef de famille dans chaque foyer tunisien, et en imposant sa vision avec le protectionnisme et le paternalisme qui le caractérisaient.
21 ans après la mort politique de Bourguiba, ses idées et sa vision semblent lointaines et oubliées. Elles n’ont pu résister au temps, à la conjoncture internationale, au regain de religiosité généralisé dans le monde arabo-musulman, ni à la crise identitaire que vit chaque tunisien…
Ce retour aux traditions doit-t-il être considéré comme le résultat d’un recentrage de la mentalité et des convictions de la société tunisienne, qui auraient été bousculées un peu trop vite par le volontarisme Bourguibien? Ou doit-il au contraire être considéré comme un retour en arrière et un recul sur des acquis bien précieux? Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que certaines mentalités sont plus longues à changer…que les articles de loi !

– Par Saber Abbes –

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