Compte-rendu du débat sur la constituante vue par des indépendants organisé par Cahiers de la Liberté

Ce qui suit est un compte-rendu du débat entre Nadia Ayadi, Rania Majdoub, Maher Tekaya, et Habib Sayeh (Voir Bio* des participants ci-dessous) organisé par l’association Les Cahiers de la Liberté sur le thème des « priorités pour la constituante vue par des indépendants ».

Ce débat a eu lieu Mercredi 21 septembre 2011 à l’Ageca, 177 rue de Charonne à Paris.

Maher Tekaya (G) et Rania Majdoub (D)

 

Premier thème : les indépendants et les élections

@ Nadia : Plusieurs (cyber) dissidents/blogueurs ont choisi de participer aux prochaines élections. Qui sont-ils ? Comment s’y prennent-ils (partis politiques ou indépendants) ?

Nadia : Parmi les blogueurs qui étaient actifs dans la blogosphère et dans les réseaux sociaux avant le 14 Janvier, certains ont décidé de se présenter aux élections à l’AC au sein de listes indépendantes.  On peut citer l’exemple de  Riadh Guerfali, alias Astrubal co-fondateur de Nawaat.org, qui se présente comme tête de liste dans la circonscription de Bizerte. Ou bien Tarek Kahlaoui, qui a une bonne expérience dans le militantisme étudiant et syndical et pour qui on a cru voir un rapprochement avec le CPR mais qui a finalement décidé de se présenter en tant qu’indépendant à Ben Arous.

D’autres blogueurs qui n’affichaient pas leur couleur politique publiquement auparavant ont décidé aujourd’hui de s’engager dans des listes ou des partis, comme Mehdi Lamloum qui fait partie de la liste de Youssef Seddik. Je pense également à Houssein Ben Amor, blogueur et administrateur de l’agrégateur de blogs tunisiens Tn-Blogs, et qui a rejoint très tôt le CPR juste après le 14 Janvier.

On peut dire qu’aujourd’hui, la différence avec la situation d’avant le 14 Janvier réside dans le fait que les gens affichent clairement leur adhésion et leur soutien.

@ Nadia : Le nombre d’indépendants ne remet- il pas en cause le choix du mode d’élections ? Est-ce qu’ils ne redoutent pas un phénomène d’éparpillement des voix ?

Nadia : Qu’il y ait 700 listes indépendantes sur un total de 1500 est en soit un fait intéressant. Cela traduit un foisonnement d’idées et de projets qui ont tout à fait leur place dans la Tunisie postrévolutionnaire et dans l’AC. Mais on constate en même temps qu’un grand nombre de ces listes ne porte pas de programme clairement défini. On se pose également des questions sur les simples déclarations de principes qui sont présentées par des listes indépendantes comme étant des programmes, ou bien sur d’autres programmes promus par ces listes qui se disent indépendantes et qui se rapprochent des programmes présentés par des partis politiques. Enfin, certaines listes semblent surfer sur le déficit de confiance accordé par les tunisiens aux partis politiques pour rentrer dans un jeu de diabolisation de ces mêmes partis…

@ Habib et Rania : Pourquoi ce choix de proposer une liste indépendante ? N’y a-t-il aucun parti qui partage vos idées et votre vision ? Ou est-ce parce que les programmes proposés par ces partis vous semblent insuffisants (dans ce cas en quoi sont-ils insuffisants ?)

Habib : L’AC n’est pas qu’une affaire de partis politiques. Les indépendants sont tout à fait adaptés aux enjeux de l’AC : déterminer de nouvelles règles pour la politique en Tunisie. Je pense qu’il ne faudrait pas laisser aux seuls partis politiques le droit de représentation au sein de l’AC. Face au problème de lisibilité des forces politiques en Tunisie, les tunisiens ont du mal à s’y retrouver. Dans ce contexte, il est tout à fait intéressant de se placer en tant qu’indépendant. Par ailleurs, les partis politiques sont souvent animés par des enjeux purement électoraux. On les voit présenter des programmes politiques beaucoup plus adaptés à des élections présidentielles qu’à l’élection d’une AC. Ceci dit, il est aussi important que les partis politiques puissent promouvoir leurs programmes afin que les électeurs puissent les placer sur l’échiquier politique.

Rania : Pour porter le projet Doustourna, qui est composé de 140 articles, et pour lequel de nombreux militants de la société civile ont dû travailler ensemble pour faire aboutir ce projet de constitution. Doustourna a pour but d’éclairer sur les mécanismes de gouvernance, de proposer des axes généraux et des moyens qui pourront concrétiser les slogans portés par les révolutionnaires.

@ Habib et Rania : Quels rôles peuvent jouer les indépendants pour la formation d’un gouvernement ?

Rania : Nous allons participer aux prochains votes au sein de l’AC, et nous voterons pour le parti ou pour les indépendants qui auront notre confiance. Aujourd’hui, les partis ne semblent offrir que des chartes d’intentions. Nous verrons dans l’avenir leur évolution. Nous pensons que la constituante ne va pas prendre cinq ans, le gouvernement que la constituante formera ne sera que provisoire. De ce fait, il n’aura pas le droit de prendre des décisions qui engagent le pays à long terme. L’enjeu primordial demeure la constitution.

@ Habib et Rania : Est-ce qu’ils ne redoutent pas un phénomène d’éparpillement des voix ? (vote utile)

Rania : L’ébullition constatée sur la scène politique est tout à fait normale après une révolution. Ça a le mérite d’enrichir le débat. Le vote utile n’est pas une bonne idée. On est sensé voter pour un projet. Voter utile, c’est faire des concessions.

Habib : Les familles politiques sont divisées entre plusieurs formations. Cet éparpillement ne justifie pas pour autant une restriction des candidatures. Mais le mode de scrutin adopté pour l’élection de la constituante a le mérite de favoriser les partis minoritaires. Cette AC doit représenter la mosaïque de mouvances et d’opinion qui coexistent dans le pays.

@ Habib et Rania : Comment comptent-ils rivaliser avec la force de frappe des partis politiques pour accéder aux électeurs ?

Rania : Notre stratégie est d’être présents sur le terrain, proches des électeurs.

Habib : Il est vrai qu’il est plus difficile pour une liste indépendante d’avoir accès à son électorat. Nous allons aller à la rencontre du public. Internet pourrait aussi nous permettre d’atteindre notre public.

@Maher et Nadia : quel rôle pourraient jouer les blogs ou le web de manière général dans cette campagne ? L’absence de contrôle / de réglementation est-elle un avantage ou un inconvénient ? Pourquoi ?

Maher : L’élection ne se jouera pas sur Facebook, ni sur twitter, ni sur les blogs. Une campagne électorale repose sur le contact direct avec les gens. Certes, il est important aussi d’avoir un programme. Mais je pense qu’on ne gagne pas une élection avec un programme. On la gagne plutôt grâce à l’image renvoyée par les listes candidates.

Internet pourrait aussi jouer un rôle négatif. Internet se veut le reflet de ce qui se passe réellement sur la scène politique. Ce reflet peut être déformé. Le rôle déformant d’internet réside dans le fait qu’on ose souvent dire et faire des choses sur le net qu’on n’oserait pas faire dans la vie réelle. Ceux qui font campagne sur internet, protégés par l’anonymat, favorisent plutôt la contre-révolution. Internet est avant tout un outil pour faire passer ses messages, il ne devrait pas être un outil de diffamation.

Nadia : Je suis d’accord sur le fait que la révolution ne s’est pas faite sur internet. Mais malgré les dérives constatées sur le net, il y a encore des gens sérieux qui réalisent un travail d’information important, qui écrivent des articles, qui analysent la situation du pays. Même si je suis contre toute censure sur internet, ce dernier reste un espace non contrôlé, ce qui laisse le champ libre à des dérives comme la diffamation. Même l’ISIE avoue qu’elle ne pourra jamais contrôler internet.

Je pense que les blogueurs doivent produire du contenu de qualité, travailler à révéler les rumeurs qui circulent sur internet, faire de la veille d’information. Dans ces conditions, internet peut jouer un rôle positif.

@ Rania : les listes «Dostourna» reposent sur une association  (manifeste 20 mars). N’y a-t-il pas risque de mélanges de genres ?

Rania : Nous proposons un projet de constitution, et la société civile a le droit de proposer ses propres projets. Nous n’aspirons pas à avoir des postes politiques, mais participer au débat à l’AC. C’est notre droit et c’est le rôle de la société civile.

@ Maher : même question pour les syndicalistes (à travers le PTT ou les listes indépendantes de personnes de l’UGTT) + Quel peut être leur apport ?

Maher : Le PTT n’est pas le parti de l’UGTT, mais plutôt celui d’une tendance parmi d’autres au sein de l’UGTT. L’UGTT a toujours renfermé diverses sensibilités politiques, qui étaient aussi bien dans l’opposition que pro-RCD. Le débat s’est naturellement posé à l’UGTT sur sa participation à l’AC, comme ce fut le cas en 1959. Cette question est légitime, mais le rapport de force aujourd’hui n’est plus en faveur de l’UGTT à cause de l’explosion du nombre de formations politiques. De ce fait, l’UGTT ne jouera pas le jeu politique au même niveau que les autres parties prenantes.

Habib Sayah (G) et Nabil Lakhdhar (D)

Deuxième thème : le programme

@Rania et Habib : S’il fallait résumer votre action en deux points, lesquels choisiriez-vous ?

Habib : Notre programme est vaste, il couvre l’ensemble de la constitution. S’il fallait citer deux points essentiels :

  • Nous défendons la primauté de la constitution sur toute autre loi ou traité. Nous appelons dans ce sens à la création d’une cour constitutionnelle dont les décisions s’imposeront à tous et qui peut être saisie par tout citoyen.
  • Le deuxième point concerne le fléau de la corruption : comment lutter efficacement contre la corruption ? Pour cela, nous appelons à la création d’une autorité anti-corruption indépendante.

Rania :

  • Nous défendons le principe de souveraineté  du peuple par la décentralisation et l’instauration d’une démocratie participative.
  • Nous appelons à l’urgence d’une réforme judiciaire.

@Maher et Nadia : S’il fallait résumer vos attentes à deux points, lesquels choisiriez-vous ?

Maher : Pour être transparent, je milite pour la liste Sawt Mostakel. Les deux points essentiels que je verrais :

  • Construire un nouveau projet de société : consacrer les libertés individuelles, protéger les individus contre « la tyrannie de la majorité »
  • Dessiner des institutions avec un double objectif : que la volonté populaire soit inscrite dans les institutions et que la gouvernance soit efficace.

Nadia :

  • Je suis particulièrement sensible à la reconnaissance de la déclaration des droits de l’homme comme norme supra constitutionnelle
  • La création d’institutions solides qui pourront garantir les droits des citoyens.

@ Tout le monde : Quelle est la principale mesure à prendre pour chacun de ces trois points : Travail – Liberté – Dignité Nationale

Habib : Ces valeurs doivent traverser l’ensemble de la constitution, elles doivent se retrouver partout dans le texte de la constitution. Il faudra inscrire les droits dans le marbre de la constitution en prenant en compte le principe de justice et de l’équité entre régions.

Rania : Nous avons fait une proposition claire dans ce sens dans l’article 57 de Doustourna. Je réagis à ce qui a déjà été dit et me demande si l’on pourra réellement saisir une cour constitutionnelle pour réclamer du travail ? Par contre, la décentralisation est un moyen de lutte contre le chômage, ainsi que la distribution égalitaire des richesses.

Maher : Je plaide pour la création d’un cadre institutionnel adéquat pour aider à créer les conditions favorables au respect de ces valeurs. Le développement économique doit être une compétence partagée entre l’Etat central et les régions. La bonne répartition des fonds et des richesses entre régions côtières et intérieures est également une solution. Les gens doivent être proches du centre de décision. Une autre solution passe par l’émancipation de l’individu : le droit de conscience et le droit à la différence à tous.

Nadia : La constitution définit le cadre légal, elle ne peut être un moyen direct de lutte contre le chômage par exemple. Une réforme de l’éducation pour adapter les formations au marché du travail pourrait être un moyen efficace pour lutter contre le chômage. En luttant contre la corruption et en rééquilibrant les investissements entre régions, on pourra aussi relever ce défi.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le problème des mentalités en Tunisie. Une réforme de la culture et de l’éducation est nécessaire pour faire évoluer les mentalités en Tunisie : habituer les jeunes à être plus ouverts, éviter toute forme d’endoctrinement, se réapproprier l’histoire du pays. On peut tous cohabiter avec des religions différentes et des idées différentes.

Pour rétablir la dignité,  il faudrait garantir l’égalité des chances et lutter contre toute forme de dictature qu’elle soit politique, idéologique, intellectuelle, et contre toute forme de violence.

Nadia Ayadi

 

Conclusion

@ Nadia et Maher : Est-ce que l’action politique n’est possible que par le biais de la candidature aux élections ?

Maher : Il ne faut pas se présenter pour avoir un poids politique. J’ai choisi de militer pour une liste indépendante car les familles politiques sont dispersées et souffrent d’un manque de clarté dans leurs idées. Il existe un véritable embouteillage au centre de l’échiquier politique.  Les tunisiens ne se sentent pas compris ni reconnus. Ils ont du mal aussi à identifier clairement le positionnement politique des différents partis.

Nadia : L’action politique ne se limite pas à l’acte de candidature. Enormément de partis et d’indépendants existent aujourd’hui. On peut choisir de militer pour eux, les soutenir. Dans l’absence d’un quatrième pouvoir, il y a beaucoup de travail à faire en matière de débat et de création de contenu.

@ Habib et Rania : Après le 23 octobre, si vous n’êtes pas élues à l’AC, ou après la fin du mandat de l’AC si vous l’êtes, sous quelles formes voyez-vous votre contribution dans la vie politique? Quelles
sont, selon vous, les actions prioritaires à mener en dehors d’une activité au sein de l’assemblée ?

Rania : Je maintiendrai la pression à travers l’engagement associatif. On doit pouvoir contrôler l’AC. On exigera que les débats de l’AC soient diffusés en direct afin que tous les citoyens puissent y accéder.

Habib : Participer aux élections n’est pas une fin en soi. Si nous n’obtenons pas de mandat, on continuera à être actifs sur la scène politique et associative. On s’appropriera les médias, on écrira, on parlera, et on apportera notre soutien aux partis qui nous sont proches.

 

Une sélection de questions du public :

Quel sera votre positionnement par rapport aux partis politiques une fois au sein de l’AC ? Avec quels partis pouvez-vous coaliser ?

Rania : Je ne sais toujours pas ce que proposeront les partis au sein de l’AC, je ne peux donc me prononcer sur cette question.

Habib : On a du mal à y voir clair dans le jeu des partis politiques. C’est pour cette raison qu’on se présente en tant qu’indépendants. Mais si nous obtenons un mandat, nous ne sommes pas encore capables de dire avec quels partis nous irons.

Est-ce que les électeurs peuvent se permettre de voter pour une liste indépendante ? En quoi vous vous différenciez des grands partis ? N’y a-t-il pas risque d’éparpillement des voix ?

Rania : Ce que nous proposons de plus par rapport aux partis politiques, c’est notre projet de constitution. Nous ne faisons pas de déclaration d’intention. Nous voterons pour les partis qui respecteront les valeurs que nous défendons.

Habib : Notre priorité en écrivant ce projet de constitution est de trouver les mécanismes qui permettent d’appliquer les réformes auxquelles nous croyons. Il n’y a pas de risque à voter indépendant, vu que le mode de scrutin est favorable aux indépendants et aux partis minoritaires.

Nous croyons à travers notre projet à un certain nombre de valeurs, auxquelles nous sommes attachés. Il est évident que nous ne voterons pas contre ces valeurs au sein de l’AC

Nadia : Même s’il y a un certain nombre de partis et d’indépendants qui appellent au respect des libertés individuelles, le risque de l’éparpillement des voix progressistes subsiste.

Maher : On vote utile quand on vote selon ses propres convictions. Il existe aujourd’hui plusieurs projets de listes indépendantes qui se rejoignent sur l’essentiel. Ces listes portent une responsabilité, celle de se réunir pour peser plus lourd.

Quelle place pour les conventions internationales (exemple : CEDAW) dans vos projets respectifs ?

Habib : Ces conventions sont conformes à notre projet. Nous voulons un état neutre qui garantit l’égalité des genres.

Rania : La CEDAW ne garantit pas uniquement l’égalité des genres. Nous énonçons à travers notre projet l’égalité homme-femme. Nous croyons que ces conventions doivent avoir force de loi.

Bio des participants :

Rania Majdoub : militante des droits de l’homme et membre de l’association « Le manifeste », elle se présente à la tête d’une liste indépendante « Doustourna » en France.(http://www.doustourna.org/cms/render/live/accueil)

Nadia Ayadi est ingénieur diplômée de l’école polytechnique de Tunisie et bloggeuse depuis mai 2006 (http://nadiafromtunis.blogspot.com/).

Habib Sayah : Fondateur de l’association El Mouwaten et rédacteur de La Voix des Tunisiens, Habib est étudiant en droit international, spécialisé dans les pays arabes. Il est Num 2 de la liste indépendante SawtMostakel en France. (http://www.sawtmostakel.com/)

Maher Tekaya : militant syndical et blogueur (http://tunisielejourdapres.blogspot.com/

– Par Selim –

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