Gafsa : le bassin minier ou la courte mémoire du peuple

Beaucoup de tunisiens ignorent ou font semblant d’ignorer l’histoire contemporaine de la contestation en Tunisie. Aujourd’hui, ils portent aux nues cette date du 14 janvier où ils ont scandé des « Dégage » en choeur à un moment où le régime était sur le point de s’auto-décapiter après quelques semaines de protestation dans tout le pays. Ils se complaisent dans l’autosatisfaction et, malgré quelques critiques envers les politiciens, feignent d’ignorer la véritable étincelle qui leur a permis de se targuer d’avoir participé à une manifestation. Cette étincelle n’est pas née à Tunis sur l’Avenue Bourguiba un 14 janvier, elle est née à Sidi Bouzid un 17 décembre, et avant cette étincelle, une autre avant probablement déjà préparé le terrain, loin des regards et des caméras, peu relayée sur les réseaux sociaux, et n’ayant pas réussi à se propager au delà d’une certaine région. Cette étincelle s’appelle Redeyef 2008.

C’est en 2008 que la ville de Redeyef vit un mouvement social suite à un scandale concernant le concours d’entrée à la CPG. Des syndicalistes de la région soutiennent et coordonnent des manifestations dénonçant la corruption, l’exploitation et la misère dans la région.
Violemment réprimée, 6 mois, 2 morts et plusieurs arrestations plus tard, la protestation est écrasée et les manifestations ne se propagent pas.

En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé ces lignes rédigées par mon ami Selim sur son blog en Avril 2008 :

« Aujourd’hui, nous savons que ces protestations, qui durent depuis plus de trois mois, ont été conduites essentiellement par des jeunes au chômage dont certains sont en possession de diplômes universitaires. Ils ont été épaulés par de courageux syndicalistes, que l’on croyait d’ailleurs et à tort en voie d’extinction depuis un certain temps…et par toute la population de la région.

Les forces de l’ordre, qui sont présents par milliers, n’ont pas hésité à déployer des pratiques de barbares contre des citoyens qui demandaient un droit fondamental qui est le droit du travail : des coups de feu ont été entendues, des bombes lacrymogènes ont été jetées par centaines, des chiens de police traînaient dans toutes les rues de la ville, des manifestants ont été violemment battus »

Ce qui me frappe en premier en relisant ce texte, c’est cette impression de déjà vu qui se répète comme de façon cyclique. Et ce qui me frappe encore plus, ce n’est pas la répétition des protestations, mais celle des réactions.

Certes des solutions aux problèmes de ces jeunes ne peuvent être trouvées du jour au lendemain. Certes le contexte de transition n’est pas particulièrement favorable à la résolution de tous les différends. Cependant, je ne pense pas que les habitants de ces régions n’en soient pas conscients, et il serait de bon ton que les commentateurs du dimanche affalés sur leur canapé se posent les bonnes questions avant d’émettre le moindre jugement teinté de régionalisme latent et de prétention méprisante.

Pour ces jeunes, 2008 ou 2011, c’est du pareil au même, et rien n’a changé. On parle d’eux, vaguement, comme une masse floue, quand il s’agit de trouver des héros à encenser dans les tribunes et bien se faire voir du peuple tunisien, mais ceux qui s’intéressent vraiment à leur sort sont une minorité, d’ailleurs toujours les mêmes.

Que les partis politiques se soient libérés et aient accédé au pouvoir ou pas n’a pas changé leurs réactions. Ce sont toujours les mêmes parmi eux qui se déplacent vers ces régions.
Que le peuple se soit rendu compte de l’ampleur des dégâts dans ces régions, minées par la misère, le chômage et une infrastructure en lambeaux n’a pas changé les attitudes non plus, ce sont toujours les mêmes qui sentent le poids de la responsabilité et défendent cette cause.

Le poids des préjugés est-il à ce point lourd? La dictature de Ben Ali aurait-elle à ce point réussi à formater les esprits au point que l’on arrive à réentendre les mêmes jugements superficiels et intransigeants aujourd’hui, près d’un an après le début de la révolte à Sidi Bouzid?

Il ne s’agit pas comme certains ne cessent de le répéter – comme si ça les dédouanait – de « trouver des solutions miracle », et de « tout résoudre d’un coup de baguette magique ». Il s’agit de rester à l’écoute de ces régions, d’aller à la rencontre de ces gens, de comprendre leurs problèmes, et de faire pression au sein de la société civile et au sein des partis pour que des actions rapides permettent au moins de mettre fin à certains pratiques qui résistent encore à la prétendue révolution: la corruption, le clientélisme, le régionalisme, et l’exploitation pure et simple des ressources d’une région qui s’en trouve d’un coup dépourvue. Le problème du bassin minier est une réalité, pas un slogan.

On ne changera peut être pas la face des régions défavorisées du jour au lendemain, le chantier est bien long, et cela tout le monde le comprend. Mais quand le respect tarde à s’imposer, lorsque la compréhension et l’attention sont nulles, et quelque soit le jugement qu’on peut porter là dessus, la réaction peut être violente, désespérée.
Il ne s’agit pas de trouver des excuses à tout ou de tomber dans le « politiquement correct » que de le dire. Il s’agit tout simplement de faire preuve de décence quand on en parle, admettre ses limites et sa méconnaissance du terrain quand c’est le cas, mieux s’informer et cesser les jugements hâtifs.

Quand on n’a rien à perdre, on s’immole. Et si le bassin minier s’immole, c’est qu’il y a une raison.

A voir, l’interview de Adnane Hajji, syndicaliste et un des activistes du mouvement du bassin minier, réalisé par Les Cahiers de la Liberté

– Par saf403 –

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