La question énergétique en Tunisie

Face aux enjeux majeurs du secteur de l’énergie et leur impact indéniable sur la marche de la croissance de l’économie tunisienne, adopter une stratégie énergétique ambitieuse est une obligation. Dans ce domaine, des choix stratégiques structurants ont été initiés sous le régime déchu. Des choix stratégiques non débattus et qui ne manqueront pas, à l’image de la question nucléaire [1], de susciter rapidement les débats.

Un premier chiffre tout d’abord : le tiers des besoins énergétiques mondiaux est aujourd’hui couvert par l’électricité [2]. Et ce monde de l’énergie est aujourd’hui confronté à quatre grandes mutations :

  • Démographie et concentration urbaine. Depuis 2006, la moitié de l’humanité vit en ville. En 2050, ce taux passera à 70 %. Les énergies de réseau – électricité, gaz, réseaux de chaleur et de froid –, énergies urbaines par excellence, sont appelées à se développer.
  • Ressources. Les énergies fossiles (pétrole, gaz naturel, charbon) sont limitées. Leurs prix sont soumis à de fortes tensions. A ce titre, l’exercice 2008 de la STEG et ses 18 MD de déficit sont très révélateurs [3]. Par ailleurs, Leur combustion est le principal facteur d’effet de serre.
  • Un monde pluriel. Le monde devient multipolaire : la Chine est leader mondial des panneaux solaires et le Brésil est champion des biocarburants.
  • Décentralisation. Se développent des solutions près des consommateurs, des politiques énergétiques régionales et de nouveaux usages de proximité (transport électrique). Ce foisonnement demande des réseaux adaptés ou encore intelligents.

Le parc tunisien actuel, avec sa capacité de 3300 MW installé ne saura faire face aux besoins du pays à horizon 2030, dont les pics sont estimés à 30 GWh [4].

Mix énergétique tunisien :
Le choix optimal des moyens de production à développer est fortement liée à la nature de la demande en électricité et aux fondamentaux économiques. Sans hypothèses réalistes sur la demande électrique, sur les prix des commodités, ou encore sur les coûts des différents investissements, il serait difficile de présenter une répartition optimale entre différents moyens de production. Il s’agit donc ici essentiellement de reconstituer les différentes approches développées par la STEG est d’en fournir une lecture critique.
Actuellement, le mix énergétique tunisien est composé à hauteur de 40% de cycles combinés gaz (CCG), 14% turbine à gaz, 45% thermique vapeur et 1% d’énergies renouvelables [4].

Le faible taux des énergies renouvelables suggère qu’un effort serait possible de ce côté. Il faudra pour cela compter essentiellement sur le solaire et l’éolien [5] (l’hydraulique disponible étant « saturé »). A ce titre, 150 MW d’éolien sont en cours d’installation et un vaste « projet solaire tunisien » [6] de 3600 MD, initialement porté par l’agence nationale de maîtrise de l’énergie (ANME) – couplé à des initiatives comme celles du « plan solaire méditerranéen » [7] ou de la fondation DESERTEC [8] – est en cours de réalisation.

Mais il faut noter que ces efforts ne seront pas suffisants : l’intermittence des énergies solaires et éoliennes rend leur intégration à un taux élevé techniquement irréalisables (contraintes réseau : Electricité de France limite ce taux à 30% [9]. La STEG semble tabler sur 20% mais il est difficile d’avoir une confirmation officielle de ce chiffre ). Il serait envisageable d’améliorer ce taux avec des solutions « off grid » (usage local et hors réseau de l’énergie intermittente, cf. l’exemple de Freiburg [10]) ou couplé à des solutions de stockage pour le lissage de la production (cf. le partenariat STEG-CEA [11]) mais l’état actuel des technologies ne permet pas d’espérer des taux d’intégration en rupture.

Et c’est très probablement pour ces raisons que la STEG a pensé une stratégie basée sur les deux technologies de production qui tiennent le haut du pavé : les cycles combinés gaz (La STEG a initié un programme avec une moyenne de 1 cycle combiné gaz de 400 MW par an à partir de cette année) et les tranches nucléaires (une centrale à horizon 2020 [12]).

Pour la solution CCG, la première critique est économique : la volatilité du prix du combustible [13]. Ce combustible constitue 60% du coût total d’un MW produit (contre 15% seulement pour le nucléaire). La deuxième critique est écologique avec l’émission de CO2. L’avantage principal étant le faible temps de construction (4 ans à peu près). Ces moyens de production sont par ailleurs flexibles et permettent le suivi des modifications brusques de la consommation électrique.

Pour la production nucléaire, les critiques essentielles sont la dépendance énergétique vis-à-vis des fournisseurs en uranium, les questions éthiques, le démantèlement des tranches en fin de vie (et plus généralement le traitement des déchets) pas maîtrisé, la question centrale de la sécurité (cf. Fukushima) et enfin les risques financiers et industriels (ces risques pouvant-être limités si la Tunisie opte pour des solutions clefs en main). Les avantages sont : la propreté de la production au sens des émissions CO2, la capacité de production très importante (la dernière génération à eau pressurisée permet de produire jusqu’à 1600MW), taux de disponibilité pouvant atteindre les 95% et plus (pour une moyenne actuelle sur le parc tunisien de l’ordre de 90%), l’impact faible de la variation des prix de l’uranium et enfin le développement d’un savoir faire tout à fait valorisable [14].

L’étude comparative des coûts de production peut par ailleurs s’avérer contre intuitive. Deux coûts essentiels sont difficiles à estimer : le coût du démantèlement pour le nucléaire et la valorisation de la tonne de CO2 émise [15] dans le cas des CCGs. Par exemple, pour un coût de démantèlement de l’ordre de 50% du coût de production (hypothèse haute) et une émission du CO2 « gratuite » le MW de CCG est moins cher que celui nucléaire. Dans le cas d’un coût de démantèlement de l’ordre de 20% (hypothèse basse) et un prix de la tonne du CO2 comparable aux niveaux actuels [16], l’option nucléaire est largement rentable (le MW CCG est 25% plus cher que le MW nucléaire [17]).

Aucune des deux technologies ne semble donc distancer l’autre. Un choix « politique » sera sûrement à faire.

Modèle économique :

A ces choix de mix-énergétique, il conviendra aussi de réfléchir au modèle économique associé. Le modèle du monopole verticalement intégré bienveillant ou parfaitement régulé de la STEG aujourd’hui ne semble pas aujourd’hui totalement remis en cause (Pour aller plus loin dans ce sujet, nous vous suggérons la lecture de la réf. [18]). Néanmoins la question des interconnexions avec les pays limitrophes [19], de l’instauration d’un marché d’échanges ou encore la libéralisation de la commercialisation (chaîne avale) devront passer à terme à l’étude aussi.

Sources :

1. « Tunisie, les verts appellent le gouvernement à renoncer au nucléaire »http://www.sentinelle-tunisie.com/politique/item/tunisie-les-verts-appellent-le-gouvernement-a-renoncer-au-nucleaire
2. Agence Internationale d’énergie : http://www.iea.org/
3. « Tunisie – La STEG est déficitaire, mais elle se soigne » http://www.businessnews.com.tn/details_article.php?t=519&a=18710&temp=1&lang=&w=
4. « La STEG et ses perspectives de développement », Intervention de M. Othman BEN ARFA, PDG de la STEG : http://www.industrie.gov.tn/fr/projetelmed/images/pdf/3_perspectives_STEG.pdf
5. « Le vent et le soleil, les nouveaux alliés de la STEG » : http://www.steg.com.tn/dwl/webmanagercenter22042009.pdf
6. « Le plan solaire tunisien », par Benaïssa Ayadi directeur général de l’ANME http://www.anme.nat.tn/sys_files/2009/plan_solaire_tun/pst.pdf
7. « DOSSIER PRESSE : Présentation du Plan Solaire Méditerranéen » : http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/spipwwwmedad/pdf/Presentation_Plan_Solaire_Mediterraneen_cle0a6c26.pdf
8. « Desertec : un concept / un projet » par Mouldi Miled co-fondateur de « Desertec Fondation » : http://old.atuge.org/club-3e/downloads/Mouldi_Miled_Le_projet_Desertec.pdf
9. « Le salut du photovoltaïque passera par le stockage » http://www.ipreunion.com/reportage.php?id_reportage=11617
10. « Vauban à Freiburg, l’exemple à suivre » http://www.subject.fr/regio/freiburg/vauban-a-freiburg-l-exemple-a-suivre-1012
11. « Accord tuniso-français de création d’un “passeport pour l’énergie numérique“ en Tunisie » http://www.webmanagercenter.com/management/article.php?id=107685&utm_medium=twitter&utm_source=twitterfeed#.ThMFcxGF4N0.twitter
12. « Une centrale nucléaire en Tunisie en 2020 » http://www.webmanagercenter.com/management/article.php?id=22479
13. « World prices of commodities and indices : historical data » http://siteresources.worldbank.org/INTPROSPECTS/Resources/334934-1304428586133/PINK_DATA.xls
14. « Nucléaire civil, d’immenses besoins en compétences » http://www.grenoble-inp.fr/entreprises/nucleaire-civil-d-immenses-besoins-en-competences-228804.kjsp
15. « Emissions Trading » http://unfccc.int/kyoto_protocol/mechanisms/emissions_trading/items/2731.php
16. « Cours CO2 EM II CT OPENN » http://www.zonebourse.com/CO2-EM-II-CT-OPENN-235569/
17. Formation “Les Echos” : Les marchés européens de l’électricitéet du gaz naturel, mars 2011
18. « L’ANALYSE ECONOMIQUE DES ARCHITECTURES DE MARCHE ELECTRIQUE. APPLICATION AU MARKET DESIGN DU « TEMPS REEL » », Thèse pour le Doctorat en Sciences Economiques Présentée et soutenue par Marcelo SAGUAN Avril 2007, http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/28/11/31/PDF/Saguan_2007_These.pdf
19. « La STEG contribuera à exporter l’énergie solaire vers le nord de la Méditerranée à partir de 2020 » http://www.tunisienumerique.com/2011/07/la-steg-contribue-a-exporter-lenergie-solaire-vers-le-nord-de-la-mediterranee-a-partir-de-2020/

– Par saf403 –

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