Pour une reconstruction citoyenne et socioculturelle en Tunisie : éducation, pierre angulaire de la construction

Déclaration universelle des droits de l’homme
Article 26
1. Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.
2. L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.
3. Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.

L’Education est à mon sens la clé de la construction d’une société saine, ouverte et capable d’évoluer. Car c’est le système éducatif, en complément essentiel de la cellule familiale, qui peut préparer les individus dès l’enfance et l’adolescence à s’intégrer dans la vie socioculturelle et citoyenne.Or au fil des ans, l’éducation s’est fortement dégradée en Tunisie, et ce pour plusieurs raisons :
– Les réformes à répétition, importées alors qu’elles ont montré leurs limites ailleurs, ou fabriquées avec pour objectif de faire du chiffre (en termes de taux de réussite et de notes) ont dégradé la structure du système et changé ses priorités, et ont fait perdre de vue ses véritables objectifs. Le contenu des programmes a été petit à petit allégé sans pour autant améliorer la qualité de l’enseignement.

– Le système n’a pas valorisé la réflexion, l’argumentation, la démonstration ou la discussion des idées mais simplement l’apprentissage par cœur de contenus et l’application de méthodes précises en dehors desquelles l’élève est systématiquement perdu. Le recours aux cours privés dès les premiers cycles de la scolarité pour toutes les matières est devenu quasi-systématique et indispensable, donnant aux élèves, non pas un soutien pour compléter le travail fait en classe, mais les solutions miracles pour réussir une épreuve à coups d’apprentissage mécanique et de bachotage. Ainsi, la médiocrité a été institutionnalisée et le cercle vicieux de l’éducation des éducateurs perpétue et aggrave la situation jour après jour.

– La culture générale et le développement personnel ne font pas partie des priorités du système. Les activités culturelles et l’étude des langues, outils clé aussi bien pour la maitrise de notre propre culture que pour l’ouverture sur le monde, ne sont pas valorisées comme elles le devraient.

– La rigidité du système fait qu’on impose directement ou indirectement des choix préfabriqués et qu’on n’encourage pas les élèves et étudiants à réaliser leurs propres aspirations et à mettre en avant leurs capacités et talents. Les principes d’orientation obéissent à des règles qui ne servent pas l’intérêt des élèves, ni ne les encourage à trouver leur voie. Il s’agit plutôt de vieux clichés qui hiérarchisent les filières et options et insèrent la masse d’élèves dans l’ordre dans un tableau sur des bases chiffrées, ces chiffres étant parfois eux mêmes discutables car obtenus sur une très courte période ou corrompus par le recours à de multiples options pour gagner des points.

– Le système n’est pas construit de façon cohérente avec les besoins du pays, les élèves ne sont donc pas accompagnés dans leurs choix par une étude des perspectives qui s’offrent à eux, du marché du travail et des impacts de leurs choix sur la suite de leur parcours. Les étudiants ont souvent l’impression que les études ne leur servent plus à rien, ni à leur propre épanouissement personnel ni à construire leur avenir professionnel puisque leurs chances d’être employés à la sortie s’amenuisent chaque année. Le diplôme est devenu pour eux une étape qu’ils se sentent plus ou moins obligés de franchir, mais ils ne voient plus en leur formation un intérêt en soi.

Globalement, le système produit donc chaque année des diplômés qui, pour une bonne partie d’entre eux, n’ont pas choisi leur parcours, ont suivi des études qui ne les intéressaient pas fondamentalement et faisaient peu ou pas d’efforts pour s’ouvrir sur autre chose que le contenu formaté qu’on leur a imposé.

Leur formation étant axée essentiellement sur un apprentissage ponctuel d’une quantité donnée d’informations, ils ont souvent peu ou pas de culture en dehors de cela, ni aucun désir ou curiosité d’y remédier. Toute activité culturelle est souvent assimilée par eux à une corvée si elle ne correspond pas aux standards du divertissement.
De plus, beaucoup font face à un chômage de plusieurs années du fait de la saturation du marché dans leur domaine, ou acceptent un emploi qui ne correspond pas à leur formation. Ils ne sont cependant pas formés pour faire face aux vrais défis de la vie professionnelle et s’adapter à des changements de cap, ni encouragés à prendre des initiatives pour prendre leur parcours en main.Il est clair par conséquent qu’une refonte du système de l’éducation est une nécessité. Il faut en effet remettre les jeunes au cœur de ce système, non pas en tant que chiffres dans un tableau mais en tant qu’individus avec un potentiel à développer et des aspirations à encourager. Il faut pouvoir faire de chaque élève un citoyen conscient de son rôle dans la société, de ses droits comme de ses devoirs, capable de prendre des initiatives et de créer, et prêt à toute évolution à une époque où les changements sont plus rapides et où la réactivité est une nécessité absolue.

Les outils à fournir aux élèves ne doivent donc pas se réduire à un diplôme limitant son action à un domaine en particulier, il s’agit plutôt de former une conscience et un esprit ouverts, des profils capables de s’adapter, pour que ces individus soient en mesure de choisir et de s’impliquer à tout moment selon le contexte auquel il font face. En effet, il ne faut pas créer des profils bons à placer comme des pions là où ils pourraient espérer avoir un salaire suffisant pour survivre, mais des acteurs à tous les niveaux, impliqués et engagés chaque jour à participer à la vie d’un pays en construction.Une profonde réforme doit donc suivre certains axes prioritaires. Dans un premier temps, ces axes concernent la réforme méthodologique et le rééquilibrage entre les matières traditionnellement favorisées par le système et celles qui participent à construire la personnalité et la conscience des jeunes sur la base d’une culture générale riche et d’une liberté de ton et d’opinion acquise très tôt.
Par la suite, il s’agit de donner aux jeunes la capacité et les moyens de choisir volontairement leurs parcours en connaissance de cause et en minimisant la pression d’un système trop rigide soumis aux diktats des préjugés sociaux.

Ces axes doivent comprendre, entre autres, les objectifs suivants:
– Revoir les méthodes d’apprentissage dès les premières années de la scolarité et tout au long des différents cycles de formation afin de favoriser la réflexion individuelle et la participation active à l’élaboration des solutions et des réponses ainsi qu’un véritable débat d’idées.

– Valoriser les activités culturelles et l’étude des langues, ainsi que les cours d’éducation civique, de philosophie, de littérature ou d’histoire de façon à leur redonner un poids plus important dans le parcours scolaire. Au-delà des informations à retenir, il faut donner aux élèves l’occasion de profiter de ces cours pour débattre et échanger sur leur propre culture et s’ouvrir sur d’autres visions, et les encourager à exercer leur esprit critique et d’analyse.

– Bannir l’endoctrinement intellectuel, politique ou religieux des méthodes d’enseignement, et encourager les élèves à la réflexion propre sur la base d’informations objectives et diversifiées. Le système doit favoriser la formation de profils indépendants, peu ou pas influencés idéologiquement pendant leur parcours scolaire afin que la liberté de conscience et d’opinion soit consacrée dans la société. Les contenus des cours doivent, tout en permettant une très bonne maitrise de la base culturelle propre aux pays (historique, religieuse et politique notamment), aborder cette base avec un esprit libre de toute pression du système ou des éducateurs, et encourager à en explorer tous les aspects dans un contexte dépassionné.

– Revoir le système d’orientation à la fois pour favoriser les choix et encourager les talents et compétences de l’élève à s’exprimer, et pour mieux l’adapter aux besoins du pays. Ceci ne peut être possible qu’en fournissant aux élèves un encadrement et des conseils ciblés pour faire leurs choix, en modifiant les règles d’acceptation dans telle ou telle filière pour y inclure des éléments plus larges tenant compte de tout le parcours de l’élève et de sa motivation, et en mettant en avant des filières peu valorisées aujourd’hui qui peuvent pourtant répondre aux besoins du marché et ouvrir d’autres perspectives intéressantes mais jusque là méconnues des élèves.

Ces axes de réforme permettent de décrire, dans les grandes lignes, l’idée qu’on peut se faire d’un système éducatif capable de remodeler la société sur la durée. Il s’agit là du premier volet, essentiel, de la construction citoyenne et socioculturelle en Tunisie. C’est aussi la seule garantie de solidité d’un nouveau système sur le long terme.

– Par Naddo_O –

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.