Pour une reconstruction citoyenne et socioculturelle en Tunisie : introduction

La dictature subie par les citoyens tunisiens pendant des décennies n’a pas eu comme seul effet de brider leurs libertés civiles et politiques. Elle a également œuvré au fil du temps à tuer la fibre citoyenne, l’élan culturel, la créativité et toute forme de diversité chez tout un peuple.
Lorsqu’au lendemain du 14 janvier un semblant de liberté a permis d’y voir plus clair, le constat déjà pressenti était sans appel. Les tunisiens ont été maintenus de force dans un moule socioculturel, séduisant pour les touristes, rassurant pour le régime en place. Rien ne dépasse de ce moule, aucune particularité, aucune audace. Mais ce moule est en réalité bourré de clichés et d’illusions, un moule liberticide qui n’admet pas les divergences, mis à part quelques îlots qui ont résisté au système de la pensée unique.

Quand enfin certains sujets ont pu être abordés, que différentes visions sociales, croyances et idéologies politiques ont fait leur apparition dans les cercles de discussion publics, beaucoup de tunisiens, en particulier des jeunes, ont tout simplement pris conscience de la nécessité d’une autre révolution : la révolution culturelle. Une révolution pour assumer la pluralité des opinions, mettre en avant des débats essentiels pour la construction d’une société consciente de ses droits et de ses devoirs, enrichir et élargir le champ du possible, et consacrer une notion, présentée jusque là par la propagande comme acquise, mais quasi-absente dans les faits: la tolérance.

Il est important de rappeler dans ce contexte que la tolérance est essentielle parce qu’elle permet de ne plus imposer par la force ou la pression d’adhérer à des opinions ou à des choix uniques, et se traduit par la coexistence de différents points de vue dans le respect mutuel, et la possibilité d’en débattre dans un esprit d’échange constructif. Ceci permet d’atteindre des objectifs communs et de garantir à chacun la liberté de vivre conformément à ses choix sans empiéter sur ceux des autres.
C’est la diversité qui en résulte qui crée la richesse d’un peuple. C’est aussi cette tolérance qui, à la base d’une système nouveau, peut garantir les droits de tous les citoyens à quelque niveau que ce soit, car il sera enfin admis que nul ne peut être dépouillé de ses droits sous prétexte de ne pas adhérer à la vision majoritaire.

Alors même que les discours pompeux à la gloire du régime chantaient les louanges d’un peuple riche de sa diversité, la culture de la peur instaurée par la dictature a cultivé au sein de la société le refus de l’autre, a flatté les tendances dominantes tout en formatant leur discours, et a encouragé une angoisse quasi maladive envers tout ce qui ne correspond pas au moule. Ce moule, pourtant factice, a toujours été présenté aux tunisiens comme un socle authentique et solide garant de leur sécurité et de leur bien être, ainsi que de l’avenir serein de leurs familles.

La différence a été associée au danger et au délitement des valeurs socioculturelles, et présentée comme une attaque contre l’identité tunisienne. Conséquence du formatage, la société a perdu ses repères du fait que son histoire n’ait pas été valorisée, que son présent ait été étouffé et son avenir tracé d’avance. Cette identité que l’on s’arrache aujourd’hui à corps et à cris, et sur laquelle on colle des étiquettes creuses, n’existe plus vraiment en réalité et seule une ombre corrompue de cette identité semble être défendue.

L’identité tunisienne a en effet été profondément fragilisée voire détruite par le manque d’authenticité dans le discours prédominant, vidé de son essence et de ses valeurs et intellectuellement appauvrie, carrément lobotomisée par moments, et ainsi empêchée d’évoluer et de s’ouvrir.
Les jeunes citoyens ont été les plus touchés par cette dimension socioculturelle de la dictature, puisqu’aucune idée originale, aucune initiative, aucun choix de vie qui déborde du moule – signes de vie et d’évolution – n’a été encouragé ni même respecté jusque là,.

Pourtant c’est le socle socioculturel de la Tunisie, doublé d’une conscience riche et solide, capable de dépasser la peur de l’inconnu, qui peut nous permettre en tant que citoyens de relever, non seulement les défis de la modernité comme on se plait à le répéter en boucle dans les discours politiques de certains partis, mais d’acquérir les bases mêmes de la citoyenneté, une conscience civique et sociopolitique, et la capacité de s’impliquer activement dans l’avenir de la Tunisie, par un apport effectif à la marche du pays dans le respect des droits de nos concitoyens et dans l’exercice de nos propres droits.

Comment peut-on alors reconstruire la foi du tunisien en l’autre, sa volonté de s’épanouir et de dépasser ses besoins immédiats, lui faire prendre conscience de sa valeur au sein de la société civile, du rôle de sa culture dans l’affirmation de son identité, de la nécessité de construire une société ouverte et respectueuse de toutes ses composantes et qui consacre les droits de tous les citoyens pour garantir la paix sociale et un avenir pour le pays?

Pour savoir comment cette révolution, essentielle pour une construction à long terme et pour accompagner toute autre réforme, peut fonctionner, il faut comprendre comment la dictature a réussi à formater la société et à tuer chez une grande partie des citoyens toute envie d’exister en dehors des sentiers battus sauf à fuir la société et à vivre en dehors d’elle, voire en dehors du pays. Ces sentiers ont été tracés par le système lui-même comme on invente un monde virtuel. En étudiant cette façade factice, on peut voir clairement les faiblesses qui nous handicapent et tenter d’y apporter des solutions, car quoiqu’on en dise, le système est très loin d’être déboulonné, et le travail qui reste à faire pour le reconstruire est énorme.

– Par Naddo_O –

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