Pour une reconstruction citoyenne et socioculturelle en Tunisie : religion, discours, pensée et pratiques

Déclaration universelle des droits de l’homme
Article 18
Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Alors que le débat sur la laïcité et le rapport à la religion fait rage de façon périodique depuis le 14 janvier, on peut se demander pourquoi ce sujet déchaîne soudain les passions alors que le consensus semblait installé depuis des années sur la place de la religion dans la société et sur les pratiques religieuses, et que le Code du Statut Personnel semblait constituer un acquis indiscutable depuis plus d’un demi siècle.
Il s’avère donc que tout ceci était une illusion à bien des égards, illusion entretenue à coups de propagande sur la tolérance, la modernité de la pensée et du discours religieux ainsi que sur les droits de la femme consacrés par l’ère du changement, quand en réalité ces « acquis » ont plutôt été « imposés », la plupart du temps sans grande réflexion et sans implication des principaux intéressés et simplement récupérés dans le discours politique.

La dictature a réussi, d’une part à empêcher toute appropriation consciente du fait religieux par les croyants, et d’autre part à transformer les « acquis » sociaux en une modernité de façade notamment en jouant sur deux axes:

  • En accaparant et en façonnant le discours religieux, notamment dans les écoles, les mosquées et les médias : la réflexion et le débat ont été bannis et les études menées dans le passé par des penseurs reconnus et respectés – dont certains sont à l’origine même de ces « acquis » – ont disparu pour laisser la place à un discours politisé et vidé de son essence spirituelle et intellectuelle.
    Par conséquent, l’impact sur la société a été double :
    – Premièrement, une ignorance profonde des préceptes de la religion et des possibilités d’interprétation et d’évolution qu’elle permet dans un contexte favorable à la réflexion
    – Deuxièmement, la recherche d’autres références venues d’ailleurs, éloignées de l’histoire du pays et de son rapport à la foi et au fait religieux, héritées de contextes historico-politiques qui ne concernent pas la société tunisienne et n’ont pas à influencer ses croyances.
    Il en résulte que la réflexion dans ce domaine s’est figée, est devenue superficielle et/ou plus rigoriste selon les cas, et a fini par produire une forme de régression intellectuelle favorisée par ailleurs par le vide causé par une éducation faible ne permettant pas la remise en question et la conviction propres.
    Quant au « consensus » de façade, ou aux pratiques lourdement encadrées et supervisées jusque là par un régime autoritaire, il apparait qu’une fois la pression disparue, le contexte a laissé libre cours à des dérives. Témoignent de cela de nombreux incidents qui, même s’ils soulèvent des soupçons légitimes sur une possible manipulation dans un contexte politique difficile, ne peuvent avoir eu lieu sans un fond de vérité, autrement dit l’existence d’une frange de la population, dont le poids est difficilement identifiable, qui est prédisposée à adhérer à des pratiques et des discours plus radicaux. Cette conception a eu le temps de s’infiltrer dans le champ cognitif de nombreux citoyens depuis plusieurs années, notamment à travers des médias étrangers, en l’absence d’une alternative sérieuse et libre de toute pression politique dans leur propre milieu socioculturel.
  • En faisant des droits de la femme un sujet de propagande à la gloire du dictateur (alors qu’il n’en est même pas à l’origine), transformant cette question en pure affaire politique et la supprimant du débat et de la réflexion sociale, et empêchant ainsi une véritable intégration de ces principes dans la conscience collective.
    Ce sujet, dont on fait volontairement un thème central dès qu’on parle de religion, parfois à l’excès, a souvent été utilisé pour justifier une politique liberticide, et pour prouver une théorie pourtant très loin d’être vraie sur l’implication de la société tunisienne dans la défense des Droits de l’Homme, et du droit des femmes en particulier.
    Dans la réalité, les femmes elles-mêmes ne sont parfois pas conscientes de leurs droits, le poids des conventions sociales n’est en rien remis en question par l’existence des textes de loi, et nous nous apercevons aujourd’hui que certains voient d’un mauvais œil la libération relative de la femme, vue comme une forme de perversion de la société. Même si ces réactions semblent minoritaires, leur visibilité soudaine remet en question l’idée que nous pouvions avoir sur la pérennité de ces « acquis » et la pertinence des choix qui ont été faits jusque là, en l’occurrence le fait d’imposer des lois et les intégrer dans le discours politique sans réel travail de sensibilisation au niveau de la culture sociale pour les soutenir.

Le résultat de cette politique est que beaucoup de certitudes ont été ébranlées lorsqu’au lendemain de la chute du dictateur, certains ont profité de l’occasion pour affirmer leurs visions, différentes, parfois simplement un peu plus conservatrices ou plus libérales, d’autres fois nettement plus radicales, revendiquant un retour aux sources, sources qui restent à définir car il semblerait que cette notion soit assez fantaisiste dans la bouche de certains. Le plus problématique dans cette situation est l’apparition d’une tension et d’un ressentiment forts entre les différentes tendances dont certaines se complaisent dans une attitude de victimisation excessive.

Il serait utile de se poser la question suivante: est-ce que ces voix radicales étaient opprimées jusque là et profitent simplement de leur liberté d’expression pour se dévoiler enfin? Ou est-ce que c’est justement l’oppression qui a créé directement ou indirectement la frange la plus radicale, et empêché la frange modérée de s’assumer dans un contexte de réelle tolérance et de dialogue, jusqu’à lui faire perdre ses repères culturels?

Il est également utile de signaler, dans ce contexte particulier, qu’une loi, aussi évoluée soit-elle, n’implique pas une prise de conscience, ce n’est même pas son rôle. Elle est là, à terme du moins, pour éviter les dérives d’une minorité, pas pour s’imposer à la majorité au quotidien. Et sans prise de conscience, une loi ne peut être considérée comme un acquis, mais simplement comme une protection ultime, parfois forcée et difficile à appliquer.

Quelles que soient les convictions des uns et des autres, pour saisir l’importance de coexister sainement dans une société respectueuse des libertés et l’importance de protéger certains droits fondamentaux, il faut permettre aux citoyens de s’informer, de discuter sur la base d’une bonne connaissance de leur propre culture, de faire le choix de leurs convictions tout en respectant celles des autres, de pouvoir, s’ils le souhaitent, pratiquer leur religion dans un contexte protégé de toute forme de pression, et de prendre conscience de l’importance de préserver les droits de tous.

En termes de réformes, une approche ciblée à dimension culturelle doit permettre de relever le défi de reconstituer un contexte sain pour que la religion ne soit ni un outil de pression ni un prétexte de répression, et encore moins un moyen de manipulation de la société tunisienne :

  • Comme abordé précédemment, l’enseignement de la religion à quelque niveau que ce soit ne doit pas être perçu et appliqué comme une forme d’endoctrinement ou d’apprentissage mécanique et inintéressant, mais comme un champ de débat, d’interprétation, de réflexion, et se doubler d’une dimension historique et culturelle. De nombreux courants de pensée religieuse très importants dans l’histoire de la civilisation arabo-musulmane peuvent être étudiés pour permettre de saisir la pluralité et les nuances qui existent, ainsi que les possibilités d’avoir des interprétations différentes et des rapports différents au sacré. Ceci permet d’avoir une perception plus ouverte de la religion et de l’étudier d’un point de vue culturel et intellectuel dépassionné, indépendamment de ses propres convictions.
    Par ailleurs, une vision plus globale incluant d’autres religions et croyances pour en connaitre les principaux fondements peut être un plus d’un point de vue culturel, et minimiserait les réactions de rejet et d’exclusion à l’égard de tout ce qui ne correspondrait pas à une perception majoritaire.
    Il s’agit en effet de faire de l’enseignement de la religion un enseignement culturel avant tout, et d’acquérir des connaissances aussi objectives que possible sur le sujet pour permettre la discussion et l’échange. Il ne s’agit en aucun cas de pousser les jeunes à adhérer à une conception donnée, ni à la rejeter par réaction à la pression, mais simplement de leur faire connaitre un pan important de leur culture, de s’ouvrir sur d’autres visions, et de les laisser libres d’en tirer pour eux les conclusions qui leur correspondent. Comme il est du droit des parents de choisir d’élever leurs enfants dans l’attachement à une religion donnée, un enseignement plus factuel, libre et objectif par ailleurs peut ainsi donner aux jeunes les connaissances nécessaires pour se réapproprier ces convictions ou en avoir une autre conception, et être de ce fait moins soumis aux influences idéologiques extérieures, car leur rapport à la religion serait plus réfléchi et personnel, libre de toute pression et, de fait, plus authentique, loin des tensions.
  • Le traitement de la religion dans la sphère publique (enseignement, médias, débats, etc.) doit permettre de séparer la question des rites de celle des convictions et de la pensée religieuse. Ainsi, un réel débat d’idées peut exister sans être parasité par des détails d’ordre pratique qui phagocytent actuellement toute discussion, tuant au passage la dimension spirituelle et intellectuelle du propos religieux et le transformant en un vulgaire marchandage sur des détails de la vie quotidienne sur lesquels chacun veut imposer ses règles et pour lesquels il existe autant de versions que de courants différents nés sur une durée de 15 siècles.
    La vision guindée qui domine le discours religieux aujourd’hui doit évoluer vers un traitement plus actuel, qui s’inscrit dans le contexte du pays et de l’époque, et ne se cantonne pas à une simple récitation de textes. Il faut ainsi occuper le terrain et offrir une alternative plus proche de notre culture et de notre histoire que le discours rigoriste de tendances radicales étrangères. Offrir cette alternative permet de diversifier les sources, d’élargir le champ de la réflexion, et de minimiser l’influence de ces courants rigoristes, souvent implicitement politisés, qui ne correspondent pas à la société tunisienne.
    Il s’agit également de soutenir les études et recherches dans ce domaine avec un encadrement et des moyens adéquats, de façon à favoriser l’enrichissement et l’actualisation de la pensée à ce sujet, et de constituer plus de références sérieuses et variées. Ce type d’études ont permis dans le passé de faire évoluer la pensée religieuse et d’alimenter de nombreuses avancées sur le plan du droit. Aujourd’hui, la faiblesse culturelle au sein de la société a fait disparaître les tendances réformatrices d’hier, et aucune ne semble jouir d’une bonne visibilité aujourd’hui.
  • L’encadrement des pratiques doit garantir un certain équilibre sain et respectueux des droits de tous. Il faut empêcher que le pouvoir en place puisse imposer un encadrement répressif et un discours religieux imposé, et contrôler les moindres faits et gestes des pratiquants pour criminaliser à volonté certains d’entre eux comme cela était le cas auparavant.
    Cependant, il ne faut pas que les lieux de culte puissent être soumis à l’instrumentalisation en étant le théâtre de propagande politique ou sectaire ou de discours haineux. Pour cela, il faut que les institutions veillent à éviter ce type de dérives sur la base d’une évaluation objective et conforme à des lois respectueuses des droits des citoyens.
    Cette tâche peut s’avérer difficile car il s’agit d’un équilibre à trouver concernant l’intervention des institutions dans les pratiques religieuses qui ne soit pas en contradiction avec les libertés fondamentales.
  • Le débat sur la question des droits de la femme doit être dédramatisé. Si le Code du Statut Personnel est considéré comme un « acquis » légal à protéger, il faut que son contenu soit compris et intégré de façon plus naturelle dans la culture sociale et que son rôle soit clairement admis par conviction. Ce qui garantira que ce texte de loi ne soit pas remis en question (dans le sens de la régression) c’est avant tout que la société elle-même, dans son ensemble, se l’approprie et en soit maîtresse par sa vision et ses pratiques.
    Le travail de sensibilisation est donc nécessaire, car sans cela, la loi ne peut suffire à ce que le comportement de tous les citoyens soit conforme à l’esprit de la loi, celle-ci n’étant applicable qu’en dernier recours lorsque les conditions s’y prêtent et que les femmes en premier lieu sont pleinement conscientes de ce qu’elles sont en droit de revendiquer.
    Ce débat doit également être remis à ses justes proportions dans le discours politique, car l’utiliser comme un étendard par tel ou tel courant ou parti alors que le texte du CSP est en application depuis 50 ans crée un sentiment d’instabilité et d’angoisse pouvant être instrumentalisé à nouveau et qu’il serait regrettable d’encourager à long terme. Si le contexte de transition a créé des craintes à ce sujet, il est temps de dépasser les slogans pour proposer des méthodes concrètes pour protéger les droits des femmes qui garantissent la pérennité de la loi par une réelle prise de conscience au sein de la société. Les champs de l’éducation, de la culture et des médias peuvent constituer un terrain de discussion et d’évolution à ce sujet.
  • Le respect des libertés fondamentales doit être consacré en toutes circonstances. En ce sens, la Déclaration des Droits de l’Homme devrait être une référence légale suprême, ce qui permet, tout en reconnaissant la culture et l’histoire du pays y compris sur le plan religieux, de protéger les droits du citoyen au plus haut niveau et éviter toute discrimination ou loi liberticide envers quiconque ne se définirait pas de l’idéologie et de la croyance dominante. Nul ne saurait être incriminé parce qu’il ne pratique ou ne croit en une religion donnée, et inversement, chacun a le droit de pratiquer sa religion librement. Il s’agit encore une fois de consacrer le respect mutuel entre les différentes composantes de la société et de protéger les libertés de chacun de manière égale.
    Cette question des libertés fondamentales doit faire partie des constantes de l’enseignement et de la culture et une priorité dans le travail de sensibilisation au sein de la société.

Le chantier des réformes touchant aussi bien à la politique, au droit, à l’éducation, aux médias et à la culture, il s’agit, comme pour la liberté d’expression, de consacrer des valeurs universelles à tous les niveaux. Un travail de fond doit être fait pour que la garantie de la liberté de culte et la protection contre les dérives sectaires et discriminatoire à l’égard d’une composante de la société émanent des citoyens eux-mêmes avant d’être appliquée par le biais de la loi. En effet, la religion étant un sujet sensible touchant à la conviction, la conscience humaine est à terme la meilleure protection qui soit contre les dérives, et fera elle-même appel à la loi lorsque le besoin est clairement identifié par elle.

Cette prise de conscience collective n’aura lieu que lorsque chacun sera convaincu du bien fondé des principes et des droits universels que nous souhaitons protéger et qu’un véritable contrat moral existe entre citoyens avant même d’être un texte légal afin de garantir un respect mutuel entre les différentes tendances de façon naturelle.

– Par Naddo_O –

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